À l’ère numérique, les réseaux sociaux comme Tik-Tok, Facebook et WhatsApp ne sont plus de simples plateformes de divertissement. Ils deviennent de puissants vecteurs de désinformation, y compris la désinformation genrée, des narratives faux ou trompeurs centrés sur le genre et visant particulièrement les femmes. Et dans de nombreux contextes africains, ce phénomène prend une ampleur inquiétante.
Une réalité documentée : la désinformation ciblée contre les femmes
Les espaces numériques sont le terrain privilégié de la désinformation et des discours de haine. Selon l’UNESCO, la désinformation genrée est définie comme « un sous-ensemble de violences en ligne misogynes » vise à décourager la participation des femmes dans la sphère publique.
Le rapport souligne que ce type de désinformation exploite des inégalités structurelles : religieuses, culturelles, sociales.
Dans le cadre d’une enquête mondiale menée par The Economist Intelligence Unit, 92 % des femmes ont déclaré que la cyberviolence avait nui à leur bien-être, et une femme sur trois y réfléchissait à deux fois avant de publier du contenu en ligne.
Une enquête réalisée par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) auprès de 300 femmes et filles d’Afrique de l’Ouest et centrale révèle que 45,5 % d’entre elles définissent la désinformation genrée comme « un récit faux ou trompeur basé sur le genre … dont le but est de dissuader les femmes de participer à la sphère publique ».
Ces femmes identifient aussi plusieurs facteurs qui amplifient le phénomène : l’analphabétisme numérique, le manque de régulation des plateformes, et des normes socioculturelles patriarcales.
Plateformes et violences genrées
Selon une enquête de Pollicy sur les cas de violence en ligne à caractère genré en Afrique, 71,2 % des incidents rapportés se produisent sur Facebook. Et quant à WhatsApp, il est très utilisé pour propager des discours violents ou sexistes, selon la même enquête.
Par ailleurs, des recherches menées par l’Institute of Development Studies (IDS) montrent que la désinformation genrée dans plusieurs pays africains est utilisée comme une arme politique. Dans certains contextes, elle marginalise les femmes, critiques des autorités ou des élites, en les attaquant à travers des narratifs dégradants.
Selon un rapport de l’Union interparlementaire , 41,8 % ont déclaré avoir été victimes de la diffusion sur les réseaux sociaux d’images dégradantes ou à caractère sexuel les concernant.
Le cas malien : stéréotypes sexistes et désinformation
Au Mali, les réseaux sociaux sont un terrain fertile pour les stéréotypes sexistes. D’après Komunitas Mali, en janvier 2025, parmi les 2,20 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux (adultes), 74,9 % sont des hommes, contre seulement 25,1 % de femmes.
Cette disparité pose un problème. Quand majoritairement les hommes dominent la conversation en ligne, les narratifs sexistes peuvent se renforcer et se répandre sans être suffisamment contestés.
Pourquoi ces plateformes sont vulnérables ?
Tik-Tok favorise les contenus viraux et émotionnels. Les discours provocateurs, y compris sexistes, obtiennent beaucoup d’engagement, ce qui pousse l’algorithme à les promouvoir davantage.
WhatsApp, avec son chiffrement, est un canal très utilisé pour la désinformation. Les rumeurs circulent dans des groupes fermés, sans vérification.
Même si des politiques existent contre les discours haineux, l’application est souvent insuffisante, surtout dans des langues autres que l’anglais. Cela laisse le champ libre à des publicités misogynes, des attaques ciblées, ou des contenus dégradants.
Dans plusieurs pays africains, le manque d’éducation aux médias rend les utilisateurs plus vulnérables aux fausses informations. La capacité à vérifier la source, à identifier un deepfakes ou à comprendre les enjeux de la désinformation est encore limitée.
Les stéréotypes patriarcaux sont déjà bien ancrés. La désinformation genrée s’appuie sur ces normes pour être persuasive. Elle amplifie les idées déjà existantes dans la société, ce qui la rend plus crédible aux yeux de certains.
Impacts de la désinformation genrée
La désinformation genrée ne se limite pas à de simples fausses informations. Elle constitue une véritable forme de violence numérique qui touche particulièrement les femmes et les filles, avec des conséquences profondes sur leur vie sociale, psychologique et citoyenne. Elle peut aussi provoquer des violences hors ligne.
La désinformation genrée peut décourager les femmes de s’engager politiquement ou publiquement, par peur d’attaques, d’humiliation ou de violence. Renforce les inégalités. Dans certains cas, la désinformation est utilisée pour réduire les femmes au silence consolidant le pouvoir de certains acteurs.
Recommandations
Pour contrer ce fléau, plusieurs stratégies sont possibles :
- Renforcer l’éducation numérique
Former les jeunes filles et garçons à la vérification de l’informations, leur apprendre à identifier les fake news, les deepfakes, - Améliorer la modération des plateformes
- Exiger des plateformes qu’elles renforcent la modération des contenus genrés (discours de haine, harcèlement ciblé) dans toutes les langues.
- Créer des partenariats avec des organisations locales spécialisées dans les droits des femmes pour mieux identifier les cas de désinformation genrée.
- Développer des initiatives de fact-checking genré
Encourager les médias de vérification à porter une attention particulière aux contenus sexistes ou misogynes, et à produire des « analyses genrées » - Soutenir les survivantes
Offrir un accompagnement aux femmes survivantes de harcèlement ou de désinformation de façon juridique, psychologique, numérique. - Renforcer la régulation
Les gouvernements, en concertation avec l’UNESCO ou des ONG, peuvent élaborer des politiques pour responsabiliser les plateformes et réguler les contenus dangereux sans porter atteinte à la liberté d’expression.
Tik-Tok, Facebook et WhatsApp incarnent deux visages : d’un côté, des outils de connexion, d’expression et d’engagement ; de l’autre, des vecteurs puissants de désinformation genrée. Les récits sexistes, mensongers ou manipulatoires y prolifèrent, exploitant algorithmes, ignorance numérique et vulnérabilités socioculturelles. Les données montrent que cette menace n’est pas abstraite. Elle cible des femmes dans la politique, dans les communautés locales, dans les médias. Pour créer un espace en ligne plus sûr et plus équitable, il faut une bonne éducation numérique et la bonne régulation des espaces de communication.
Rédaction: Fatoumata Z. COULIBALY
Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).

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